vendredi 27 juillet 2007

Ajaaj et les 99 autres : la bande dessinée dans la Péninsule arabique

Né au Koweït, Naïf al-Mutawa (نايف المطوع) a passé toute son enfance aux USA où il a également commencé sa carrière professionnelle. 


Mais celle-ci a vraiment changé lorsque – dans un taxi londonien paraît-il – lui est venue l’idée de lancer une bande dessinée associant à la fois les techniques narratives et figuratives des comics contemporains et les références culturelles propres aux enfants arabes et plus largement musulmans.

Lancé depuis le Koweït en septembre 2006, son projet a immédiatement été adopté par le public à qui il était destiné, en Egypte en particulier. Sa société de distribution, Tashkeel – agent pour la région des produits Marvel (Spiderman,Batman…) – a reçu le soutien d’importants investisseurs où figurent certains fonds d’investissement islamiques. Publication mensuelle, reprise par plusieurs journaux arabes, la bande dessinée de Naïf Mutawa va également être diffusée commercialement en ligne.
Si le graphisme de la BD n’a rien de très particulier (le dessinateur, Dan Panosian, vient des studios new-yorkais de Marvel), cette success storyrepose sur un concept que le fondateur de Tashkeel explique de la sorte : entre les super-héros (Superman, Spiderman, etc.) propres à la culture judéo-chrétienne et l’imaginaire asiatique des Pokemon avec leurs personnages sans pouvoirs extraordinaires mais terriblement solidaires, il y avait place pour une sorte de synthèse porteuse d’une dimension universelle, fondée sur des valeurs musulmanes associant puissance et solidarité.

Tel est le point de départ des 99, une BD qui regroupe presque autant de héros venus de tous les horizons du monde et qui incarnent ce qu’il est convenu d’appeler les “99 attributs” de Dieu (quelques-uns, spécifiquement divins, ne seront pas “illustrés” par un personnage). Leur chef, Ramzi Razem, psychologue et historien à l’UNESCO (!), les envoie à la recherche des 99 joyaux, symbolisant la puissance et la sagessse de la civilisation portée par le califat de Bagdad, détruite par l’invasion des barbares mongols au milieu du XIIIe siècle.


La BD dans la Péninsule arabique a connu un autre événement encore plus récent avec le lancement, à la mi-juillet, de Ajaaj (عجاج) dans la galerie Ibn Battûta, un des plus grands mall de l’Emirat de Dubaï, qui porte donc le nom du grand explorateur maghrébin du XIVe siècle.

Comme dans la BD des 99, Ajaaj a le souci d’introduire, sur un scénario “universel” (globalisé ?), des péripéties locales. Pour les habitants de la Péninsule, “ajaaj”, c’est une tempête de sable. Dans cette histoire supposée se dérouler dans le Dubaï de l’an 2020, c’est également le nom du héros, un beau et fort jeune homme qui naît de cette tempête pour se précipiter au secours d’un certain nombre de victimes innocentes.

Mais seuls deux petits Emiriens, Humeid et sa soeur jumelle Shamma, les héros de l’histoire, connaissent son existence. Ajaaj n’est qu’un mythe pour tous les autres, à commencer par leurs parents, deux scientifiques pourtant spécialisés dans la prospective et l’observation des phénomènes physiques ! Une exception toutefois, le grand-père qui, habité par les légendes immémoriales du passé, s’avère être le seul capable de porter suffisamment en avant son regard pour rejoindre la vision des deux représentants de la Dubaï du futur.

A la différence des activités de la société Tashkeel, la BD mensuelle de Ajaaj, également téléchargeable sur internet, n’est pas un projet commercial mais une initiative de Watani (“national”), un programme officiel de développement social chargé de faire la promotion de l’identité nationale dans un Emirat où les étrangers, comme dans le reste de la fédération, forment plus des trois quarts de la population.

Dans une cité-monde résolument tourné vers l’avenir – l’Emirat possède désormais le plus haut gratte-ciel du monde et pense bien aller plus haut encore -, Ajaaj cherche à diffuser un message selon lequel la maîtrise des défis de l’avenir passe par la préservation de l’identité nationale. Dans ce contexte, la mise en orbite officielle de Ajaaj correspond à une volonté “d’ancrage” dans les valeurs identitaires locales, ce qui n’implique aucun refus des Batman et autres Superman, bien au contraire.

Sans doute utiles pour contredire les sempiternels clichés sur “l’islam-opposé-à-toute-forme-de-représentation” et “l’islam-religion-de-fanatiques-incapables-d’évoluer”, ces nouvelles BD en provenance de la Péninsule arabique révèlent bien d’autres choses encore. A l’image du“Mickey du Hamas”, elles nous parlent bien entendu d’une mondialisation galopante.

Cependant, dans cette région richissime placée au carrefour du Vieux Monde et de la nouvelle Asie, il faut noter un phénomène inédit : après la simple délocalisation en sous-traitance de produits standards de la consommation globale, on est désormais entré en quelques lieux du monde dans une nouvelle phase, celle de laproduction, à partir d’initiatives locales, d’icônes de la consommation culturelle mondialisée.

Quelques liens :
Un article du International Herald Tribune sur les “99”.
Toujours sur les “99”, un article de Newzy, une intéressante newsletter en français.
L’article d’Al-Akhbar sur Ajaaj et celui Alarabonline.

Par  Yves Gonzalez-Quijano - Source de l'artilcle CPA Hypotheses

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