vendredi 20 mars 2009

Les films d’animation à l’honneur au Festival du Film Tunisien à Paris


Cette année encore les films d’animation seront à l’honneur lors du Festival du Film Tunisien à Paris.
Bien que la production soit encore naissante, le Festival du Film Tunisien à Paris a pris le pari de montrer et encourager ce genre cinématographique, car le genre dénote un dynamisme à fort potentiel. Nous vous présentions l’année dernière “Les Naufragés de Carthage”, une production de Cinétéfilm et c’est le court métrage Ryeh de Lotfi Mahfoudh et L’enfant Roi de Mohamed Houssine Grayaa que nous vous proposons de découvrir.

RYEH Sinopsis

Ryeh Fr - Un ingénieur, Seïf, sur un gros chantier, se souvient des évènements qui ont marqués son enfance. Il évoque sa découverte des mouvements et de la puissance des vents, ses premiers émois amoureux, ses études, ses premières déceptions, ses joies et ses deuils, tout en dirigeant l’installation de l’immense champ d’éoliennes qui éclairera son village natal et toute la région environnante.
 Eng - Seif is an engineer. He recalls the events which have marked his childhood, how he discvered the movement and the power of the wind, his first love, his studies, his first disappointments, joys and sorrows. As he does so, he directs the installation of a large wind farm which will provide power to his village and the surrounding area.

Fiche technique

Réalisation / Director Lotfi Mahfoudh
Production / Producer Nouveau Film
Scénario / Screenplay Lotfi Mahfoudh
Son /Sound Mondher Dimessi
Musique / Music Ali Jaziri
Montage / Editing Arbi Ben Ali
Interprètes / Cast Jawher Basti (voz en off), Fatma Ben Saidaane

L’enfant Roi
Pays Concerné : Tunisie
Réalisateur : Mohamed Hassine Grayaâ
Pays du réalisateur : Tunisie
Production : Audimage, Méditerranée (La)
Pays de production : Tunisie
Durée : 30'
Genre : drame
Type : animation
Format de Distribution (dvd)
Il était une fois, sur le continent africain, un village en proie aux flammes nommé Nidiobina. Afin de trouver de quoi subsister, Foudi Mamaya et sa femme quittèrent le village, laissant derrière eux leur fils unique, Bouba, auprès de son grand-père Wali.
Les années passèrent au rythme des saisons, et Wali enseigna à Bouba les secrets de la vie. Il lui inculqua l'amour de la nature, le respect des animaux et lui fit découvrir les vertus des plantes.
À l'âge de six ans, Wali emmèna Bouba jusqu'à l'orée de la forêt pour lui montrer le village des fourmis. Sous un arbre, le grand-père demanda à Bouba de patienter, le temps de rapporter quelques noix de coco. C'est alors qu'apparût Kiafi le maître diable qui enleva le petit garçon…
Trois ans plus tard, Bouba revint au village… le diable lui avait enseigné les secrets d'une magie puissante pour qu'il devint un petit diable. Mais le grand-père rappela à Bouba les premiers principes qui avaient marqué son enfance. Bouba prît alors une autre voie, en faisant le bien et en sauvant le roi de la maladie.
Son destin bienfaisant le conduira en fait à monter lui-même sur le trône, devenant ainsi "l'Enfant-roi".

Le film s'inspire d'une ancienne légende malienne, selon laquelle le héros, le chef du royaume bambara fondé au 17e siècle, est doté d'un grand pouvoir par la mythique reine, génie du fleuve Niger, qui avait voulu le récompenser de lui avoir sauvé la vie... L'histoire, qui se déroule à Ségou est une aventure humaine, pleines de symbole et où il y a de l'humour, de l'émotion et une certaine portée morale. Le film traite aussi de l'influence négative du pouvoir sur l'homme dont la conduite, à l'origine louable, devient subitement autoritaire et exécrable.

Réalisateur : Mohamed Houssine GRAYA (d'après l'oeuvre de Souleymane Djigo DIOP)
Production 
Audimage
Studio 5D
La Méditerranéenne

jeudi 19 février 2009

Ramzi & Adam : Un dessin animé 100% Marocain diffusé sur Al Jazeera Children


L'un s'appelle Ramzy et l'autre Adam. Ils sont frères jumeaux, âgés de six ans et depuis deux ans, ils font le bonheur de milliers d'enfants au Moyen-Orient. Ces deux petits garçons sont les personnages principaux d'un dessin animé 100% made in Morocco qui est diffusé en arabe sur la chaîne Al Jazeera Children à chaque Ramadan.

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L'histoire raconte les aventures de Ramzi et Adam qui souhaitant faire un cadeau à leur maman, décident de jeûner pour la première fois. Tous les jours, les deux petits garçons racontent leurs péripéties amusantes pendant le mois sacré et enseignent en même temps et à chaque épisode une qualité ou une valeur morale aux jeunes téléspectateurs arabes.
Ce dessin animé devenu culte, est conçu de A à Z au Maroc. Les storyboards, les scénarios, la phase de production et de postproduction sont tous ficelés dans les studios de Sigma Toons de la société Sigma Technologie à Casablanca. La réalisatrice et scénariste de ce dessin animé est Eveline Fouché. Elle a,dans sa carrière, réalisé et écrit des scénarios des plusieurs grands dessins animés français comme les Mondes Engloutis, Titeuf ou encore d'autres plus classiques comme Les Malheurs de Sophie ou la Chèvre de Monsieur Seguin. Interview.

- Yabiladi : Pourquoi être venue au Maroc pour travailler ?
- Eveline Fouché : J'ai toujours travaillé dans le domaine du dessin animé et ce, depuis 1982. Mince, ça ne me rajeunit pas tout ça ! (rires)
Pourquoi le Maroc ? J'ai eu l'occasion de venir après de nombreux voyages touristiques à Casablanca pour réaliser quelques publicités TV et j'ai pu par ce biais, rencontrer un bon nombre d'artistes 2D et 3D qui m'ont prouvés, que même autodidactes, à l'époque pas ou peu d'écoles enseignaient dans le domaine, ils étaient capables de créer et d'animer leur créations. Il y a énormément d'artistes ici, des jeunes doués qui ne demandent qu'une chose, mettre leur don au service d'un des plus beau métier du monde "le dessin animé". Nous somme à deux pas de l'Europe, parlons la même langue et voulons la même chose : créer, faire et se faire plaisir.... et j'adore le Maroc et les Marocains !

- Comment est né le dessin animé Ramzy et Adam ?
- J'ai passé plusieurs mois de Ramadan au Maroc en ayant pour seule chaîne TV que 2M et RTM. J'ai trouvé anormal que rien ne soit diffusé pour les enfants. De ce fait, j'ai réfléchis sur le concept d'une série TV dessin animé qui pourrait être diffusée chaque jour de Ramadan et qui expliquerai, de manière drôle et sympathique, les valeurs du mois de Ramadan aux enfants...

- L'équipe de Sigma Toons et vous avez déjà réalisé deux saisons. Etes-vous en train d'en préparer une troisième ?
- Nous préparons effectivement une suite de Ramzi et Adam, mais nous allons suivre nos héros tout au long de l'année et leur donner la possibilité d'amuser notre public avec d'autres valeurs telles que les lignes de conduite à suivre tout au long de la vie d'enfant. Nous allons aussi en profiter pour passer du 3 minutes au 7 minutes par épisode.

- Pourquoi les chaînes marocaines n'ont pas été intéressés par ce projet alors que les programmes tv des enfants au Maroc sont souvent importés de l'étranger ?
- Alors là, bonne question ! En fait, la seule raison valable, je crois, est qu'à l'époque du concept, je ne connaissais pas encore Sigma Technologies, et je n'ai pu, seule, approcher les chaînes et être prise au sérieux. La deuxième raison, est que quand j'ai proposé à Sigma Technologies le concept, eux même étaient en étroite relation avec la chaîne Al Jazeera Childrens qui cherchait des concepts de série TV à produire et à diffuser. Sigma Technologies avait dans son équipe, un super créateur graphique, AbdelHamid Benali, mais n'avaient pas de concept littéraire. Je crois, pour conclure, que je suis arrivée au bon endroit et au bon moment...

- Ce dessin animé est donc destiné aux enfants des pays arabes, majoritairement musulmans. Respecter un aussi large public doit-être assez difficile. Quelles sont les choses que vous pouvez faire et celle que vous ne pouvez pas faire ?
- Les choses à faire pour que la série soit appréciée, sont d'expliquer les valeurs de Ramadan avec une petite histoire drôle et légère. Montrer toujours l'exemple aux enfants, rester constamment positif par exemple, ne pas dire "il ne faut pas être méchant", mais plutôt : "il faut être gentil". Et bien sûr, étant scénariste des 30 premiers épisodes, j'ai du faire énormément de recherches sur le Mois de Ramadan et la religion pour ne pas faire faire à nos héros des actes totalement interdits pendant le Mois de Ramadan.

- Aljazeera children vous a-t-elle déjà refusé un épisode ou demandé de modifier une partie d'un épisode ?
- Bien sûr ! pour la deuxième saison surtout car la chaîne à souhaité que nous fassions faire les scénarios directement en langue arabe, pensant que nous aurions moins de soucis linguistique. Le problème est que nous avons du faire appel à plusieurs scénaristes et il a été difficile de faire une homogénéité d'écriture.

- Combien vous faut-il de temps pour faire un épisode ?
- Vu que c'est un travail en chaîne, les taches se superposent, mais nous avons produits 33 épisodes en 9 mois, du scénario à la livraison PAD des épisodes. Cela revient à à peu près, 1 semaine et deux jours par épisodes de 3 minutes.

- Combien êtes-vous dans l'équipe et surtout qui fait quoi ? Quelles sont les étapes les plus difficiles pour faire un tel dessin animé ?
- En comptant le staff dans sa totalité, environ une trentaine de personne ont travaillé sur la série. Nous avons mis en place toute l'organisation d'une vrai équipe de production, avec tous les postes nécessaire et des responsables à chaque unités. Le plus difficile pour faire une série, c'est de maintenir, à la fois la qualité tout au long de la production, maintenir le rythme, palier à tous les impondérables quotidiens (et il y en a !) afin de pouvoir tenir notre engagement de livraison pour la diffusion.
Un spécial "Ramadan" doit être diffusé les jours de Ramadan, et malheureusement, nous ne pouvons pas décaler la date ! Rien que pour cela, on peut dire que nous avions la "barre haute", pour une première production Marocaine...
Par Farida Larani - Source de l'article Yabiladi
Reportage sur 2M

vendredi 6 février 2009

La vision des Arabes dans une bande dessinée des années 1930


Une bande dessinée nous a été gentiment prêtée par un restaurateur de Forcalquier, qui l’a lui-même trouvée dans une brocante. 
Que nous révèle cette album sur la vision du monde arabe par un dessinateur de BD, connu, reconnu, lu et abondamment publié ?



Mais d’abord, qui est son auteur ?  
Robert Dansler est né en 1900 et mort en 1972. Il a publié régulièrement sous le pseudonyme de Dan Bob. Il se lance dans la BD dans l’entre deux guerres mais trouve son heure de gloire après la Deuxième Guerre mondiale où il devient un des plus prolifiques auteurs de BD. 
Il apprend le dessin et la sculpture à l'école Bernard-Palissy de Paris. Après la première guerre mondiale, il se tourne vers la peinture et la publicité. Au début des années 30, il se lance dans l’illustration et fait partager ses premiers gags (Tel Quelle Hérisson). Il devient artiste producteur de bandes dessinées et collabore à des magazines comme JeudiJean-Pierre et plusieurs almanachs. Après la Seconde Guerre mondiale, Dansler intensifie sa production. Il devient l'un des principaux artistes des éditions Artima où il restera jusqu'à sa mort en 1972. Il y crée des personnages comme Bill TornadeJack Sport et Tarou.


Que nous raconte cette bande dessinée ? 

Marius et Fil de fer sont deux pescadous marseillais qui échouent avec leur bateau (la girelle) sur les côtes barbaresques. Zone géographique floue s'il en est. Cette BD retrace les tribulations de deux pescadous dans le monde arabe. Suite à un excès de vitesse en âne ils échappent de peu à un horrible supplice… Heureusement l’armée française intervient…


Une population arriérée et violente

Les Arabes nous sont présentés comme agressifs. A peine le pied posé sur cette fameuse côte barbaresque qu’une horde armée attaque, sans raison, nos pêcheurs inoffensifs. Cette violence barbare se retrouve dans les principes et les pratiques de la justice du calife. Justice tyrannique et arbitraire dans son fonctionnement et barbare dans ses punitions (supplice du pal). Le cadi est dessiné sous les traits d’un homme perfide et manipulateur. 


Le vocabulaire est d’ailleurs révélateur de ce mépris : le terme "barbaresque" est utilisé à maintes reprises et revient comme un leit motiv. Or, ce terme est désuet à cette époque où l’on désigne clairement les lieux : Algérie, Maroc etc. Il y a donc sans doute la volonté d’assimiler Arabes et barbares. D’ailleurs ils sont qualifiés de sauvages par fil de fer et la ville du calife n’est autre que "Krouiahabad". On reconnaît bien dans ce néologisme un des mots insultants pour désigner les Arabes, "crouilles". 


Une population naïve, inculte et finalement inoffensive
Les Arabes ne sont finalement pas si méchants. Ils sont seulement naïfs. C’est en tous cas la vision qu’en donne l'auteur à la page 3 : « vous avez vu ? Il tue les lions avec son derrière ! ». 


Mais les Arabes ont beau être des sauvages ils n’en sont pas moins poltrons. Cette poltronnerie se retrouve à deux reprises. La fuite de la horde armée lorsque Marius tue un lion avec son derrière : « Par le prophète! Sauve qui peut! » et surtout la dernière scène. Cette scène nous montre des Arabes fuyant les troupes françaises. Leurs visages sont apeurés, terrifiés. Derrière, l’armée française est joyeuse, rigolarde, tellement sûre de sa force et de sa victoire que fusils et épée sont levés. D’ailleurs, ils ne tuent pas vraiment, on a l’impression qu’ils jouent avec les Arabes. Bref, un jeu d’enfant, comme semble le suggérer la dernière case : « En avant les enfants !». A moins que cette dernière ne suggère aussi le « Allons enfants de la patrie … ».


   


En définitive, une situation de sauvagerie qui justifie la colonisation comme "mission civilisatrice" (Jules Ferry). La colonisation souvent présentée comme une libération est ici présentée comme une double libération : libération de la sauvagerie mais aussi de nos deux héros marseillais.
Est-ce une vision raciste ? Peut-être, mais elle correspond certainement à ce que pensait la population de l’époque car on a vu que R. Dansler est un dessinateur connu qui a du succès. Et finalement en matière de cliché sur les civilisations différentes il n’a rien à envier à un auteur plus connu : Hergé.


Par Eric Gevia, Mathieu Anselmino, TigranYeghiazarian et Eddy élèves de 1ère ES 1- Lycée Saint-Charles Marseille - FRANCE

L'auteur publie des BD régulièrement inspirées par les horizons exotiques (résurgence de son passé d’officier dans la marine pendant Première Guerre mondiale ?) : Pomme et roudoudou dans la jungle en 1946 ; Dans les griffes du serpent vert en 1941 ; Le bal des serpents en 1942, ou encore par Marseille :Almanach Escartefigue en 1938. Il publie une petite bande dessinée bourrée de clichés sur les Arabes : Mohamed fil de fer et Ali boubou Marius. Nous n’avons trouvé aucune information sur cette BD, aucune référence. La date de publication n’est pas indiquée mais c’est probablement juste après 45 puisque c’est édité chez Artima. Peut être avons-nous mal cherché, peut être y a-t-il volonté de ne pas écorner un auteur connu.



lundi 19 janvier 2009

Mohammed Nadrani : le dessin ou la folie…

La BD engagée reste encore un genre à inventer en Afrique où peu (voir pas) d'œuvres dénonçant les dictatures ou prenant partie politiquement, sont publiées. C'est la raison pour laquelle, la démarche de Mohammed Nadrani est hors du commun. 

Condamné à perpétuité par contumace en janvier 1977 au procès de Casablanca, il était considéré comme étant en fuite alors qu'il était entre les mains de la DST marocaine. C'est lors de cette terrible et douloureuse expérience que Nadrani découvre le dessin qui lui permit de tenir le coup sans sombrer dans la folie puis d'en faire son métier après sa libération. Il revient sur cette période dans une auto-analyse au scalpel d'un apprentissage artistique tout simplement extraordinaire…


Avant de connaître la prison, aviez-vous été en contact avec le dessin ou l'art ?

L'émir Ben Abdelkrim (extrait), Ed. Al Ayam - 2008
© Mohammed Nadran
Non. Je suis Amazigh, Berbère. Issu de la paysannerie et n'ayant jamais fréquenté l'école, mon père quitta le Rif en y laissant sa famille. Plus tard, j'ai débarqué du Rif à l'âge de 9 ans, je ne parlais pas un traître mot d'arabe. J'étais le "chalh", le Berbère du quartier. Mes parents n'avaient aucun rapport avec l'art. Mon père travaillait dans les mines de phosphates, comme ouvrier mineur à la tâche. En dehors de son travail et de ses activités syndicales, tout ce qui comptait pour lui c'était de savoir en fin d'année que je ne redoublais pas de classe. Quant à ma mère, n'ayant jamais quitté son village natal dans le Rif, elle ne sortait presque jamais de la maison, sauf pour aller au Hammam pour femmes. Je n'ai pas non plus souvenir, au cours de mon parcours scolaire, d'avoir eu un prof de dessin, pourtant j'ai passé un baccalauréat de lettres modernes bilingue, arabe et français. Par contre, mon père tenait absolument à ce que j'apprenne un métier de peur de me voir quitter un jour l'école. Il avait choisi pour moi le métier de tailleur (couturier). Je passais mes vacances scolaires, trois mois à l'époque, à exercer ce métier comme apprenti. En apprenant la coupe masculine, pantalon et veste, je commençais déjà à dessiner des formes géométriques avec de la craie sur le tissu. Puis, ce furent mes études de philosophie à l'université de Rabat, avec l'arrestation à l'âge de 22 ans et la disparition forcée durant 9 années du 12 avril 1976 jusqu'au 31 décembre 84.


Comment est né votre engagement politique et syndical ?

Le dimanche, jour de repos, mon père, étant syndicaliste, accueillait souvent chez nous des réunions du syndicat des mineurs. En participant au service du thé, je suivais les discussions et décisions des syndicalistes. C'est ainsi que j'ai subi cette influence de la culture ouvrière et suis devenu au lycée, militant et membre du Syndicat national des lycéens. Par la suite, j'ai adhéré à l'organisation marxiste léniniste Ilal-Amam (en avant).


Comment vous avez découvert le dessin ?

J'ai été emprisonné dans trois lieux différents : au Complexe à Rabat, du 12 avril 1976 au 5 août 1977, au centre secret de détention à Agdz, du 5 août 1977 au 22 octobre 1980 puis au centre secret de disparition forcée à Kalâat-M'gouna, du 22 octobre 1980 au 31 décembre 1984. Mes débuts dans le dessin datent d'une période de réclusion solitaire qui a duré vingt-deux mois dans une cellule du centre de Kalâat-M'gouna. Un jour, je découvris dans ma cellule dont je commençais à connaître chaque millimètre intimement, un bout de charbon de bois qui était, sans aucun doute, tombé providentiellement, du plafond. Je pris entre mes doigts ce bout de charbon d'un centimètre et demi et commençais à écrire mon nom, pour m'assurer que je n'en avais pas oublié l'orthographe. Ensuite, il me vint l'idée de dessiner, et de coucher sur le sol en ciment, une première esquisse. 
Aussitôt, je tâchais de croquer une tête de profil. Mais, comme étourdi, je me révélais incapable de composer dans mon esprit les traits d'un visage. Un peu déçu, je me mis, tant bien que mal, à esquisser des formes géométriques que j'effaçais pour en recommencer d'autres que je devais à nouveau rapidement effacer avant l'arrivée du gardien. Au bout de trois jours d'affilée passés, minute après minute, à dessiner, le morceau de charbon s'était complètement éteint sur les bouts de mes doigts. Je n'avais désormais plus le moyen de dessiner. Le dessin commençait déjà à me manquer. Je récupérais donc un caillou de calcaire. Je tentais de l'utiliser, mais malheureusement il rayait le ciment et le geste perdait énormément de sa fluidité. Et à force de gratter le sol avec le caillou, je risquais d'abîmer le ciment. Parfois, en forçant, le caillou se bloquait et le geste, incontrôlable, partait dans une direction indéterminée. Cela me rendait fou : j'étais tout le temps sur les nerfs. Le plus souvent, une fois le dessin achevé, je me mettais debout et marchais en diagonale en faisant les habituels cinq petits pas que ma cellule avait à m'offrir pour une promenade si étroite que j'avais l'impression de me promener dans mon for intérieur. En prenant ainsi la maigre distance qui m'était permise, et en surplombant le dessin, je pouvais mieux en apprécier la qualité d'exécution.

Une rencontre avec l'art qui reste hors du commun…

Les sarcophages du complexe (couverture), Ed. Al Ayam - 2005
Les sarcophages du complexe (couverture), 
Ed. Al Ayam - 2005 © Mohammed Nadran
D'autant plus que la seule surface praticable commençait, à souffrir des craquelures qui, comme des vers, s'attaquaient peu à peu au ciment. Combien de temps ce fragment de ciment, auquel je trouvais une étrange ressemblance avec la carte géographique du Maroc, allait-il résister ? J'étais convaincu que si je continuais à abîmer le sol à cette cadence, il me faudrait bientôt demander un crayon et du papier. Par inattention, j'avais versé un peu de café sur le sol. Aussitôt, une idée providentielle me vint à l'esprit : celle d'utiliser le café. Presque au même moment, me vint aussi l'idée de façonner un pinceau. Je retirais de mon pantalon quelques fibres de nylon que je nouais de sorte que je puisse l'utiliser comme pinceau que, par la suite, je fixais à l'aide du fil, à un petit morceau de roseau échappé du plafond de la cellule. Du semblant de café qu'on me donnait le matin, je gardais la moitié que je sacrifiais pour pouvoir dessiner. Je trempais le pinceau dans le café et dessinais sur le sol de ciment. Je passais des heures et des heures à dessiner. Par moments, je portais, sans m'en rendre compte, la tasse d'aluminium à ma bouche pour en avaler une gorgée et je continuais naturellement à dessiner. Je commençais à y prendre vraiment goût.

Vous n'aviez rien d'autres pour illustrer vos dessins ?

Pour avoir fréquenté l'école coranique pendant mon enfance, j'avais pensé au schiste qu'on appliquait sur la tablette de bois poli sur laquelle on écrivait pour apprendre le Coran. Avec un chiffon imbibé d'eau et d'argile, j'enduisis, d'une fine couche, le sol de ciment. En séchant, cela donnait une pellicule blanchâtre qui, au passage du pinceau enduit de café, permettait de faire ressortir les traits. De jour en jour, le fragment de ciment se colorait d'une teinte marron noire qui donnait de la couleur à mon dessin. Je m'exerçais ainsi au dessin et, avec le temps, le résultat s'améliorait.

Peut-on dire que le dessin vous a aidé à tenir le coup et à moins ressentir la solitude ?

Oui. Par exemple, un jour je dessinais un profil féminin qui était loin de ressembler à celui de ma bien-aimée Rabéa. Mais, quand je me levais et que j'entrepris de le regarder en prenant du recul, j'eus l'impression que c'était elle qui me parlait. Je pouvais alors imaginer une conversation avec elle, qui se reproduisait chaque jour. Je passais le reste de mes journées à parler tantôt avec ma bien-aimée et tantôt avec les autres personnages que je créais pour me tenir compagnie, et remplir le vide qui m'enserrait dans un étau puissant. Un jour, après le café, je me mis à dessiner un cheval à partir d'un relief, que la pluie avait modelé. Difficile, à partir de ce modèle que me fournissait le hasard, d'imaginer en entier le corps d'un cheval. Je m'efforçais donc de me souvenir de l'allure d'un cheval, de ses mouvements, de son regard et de ses sabots… Une première esquisse, une deuxième, etc. Des centaines de dessins ont ainsi été réalisées sur le sol. Mais, malheureusement, je devais les effacer, à mon grand regret, à coup de chiffon mouillé. Un peu d'eau, versée sur le dessin, finissait par tout effacer.

Comment faisiez-vous pour ne pas éveiller les soupçons de vos geôliers ?

J'avais l'œil sur mon dessin et je dressais l'oreille pour intercepter le moindre bruit suspect car je craignais d'être surpris par le gardien. Un jour, j'étais tellement absorbé par la réalisation d'un dessin que je n'entendis pas s'ouvrir la porte de l'extérieur. Le temps de m'en apercevoir, le Gorille (le gardien) commençait déjà à ouvrir le cadenas de ma cellule. N'ayant pas le temps d'effacer mon dessin, je le cachais avec la couverture et je m'assis dessus. Le gorille fouilla partout en regardant dans les recoins, derrière le bidon, et il déplia ma veste dont j'avais fait un oreiller. Heureusement, il n'avait pas soulevé la couverture. En sortant, une grande déception se lisait sur son visage.

Dans ce contexte difficile votre rapport au dessin devenait-il un peu compulsif ?

Oui, mais je n'avais pas le choix. Je passais tout mon temps à dessiner, sans répit, jusqu'au coucher du soleil. À la tombée de la nuit, je donnais libre cours à mon imagination. Je repassais dans ma mémoire, en grelottant de froid, les images qui me renvoyaient à un passé lointain. Le lendemain, je recommençais le dessin. Un jour, j'avais pensé à un dessin à trois dimensions. Pour modèle, j'avais pris, vu à travers la fenêtre de ma cellule, le bagne qui se profilait, avec son barbelé surplombant les cellules. Pendant une semaine je ne faisais que dessiner d'après ce modèle. Soudain, je constatais que, chaque fois que je pensais à diriger mon geste vers le haut, je voyais ma main descendre. Le geste allait dans le sens contraire de la pensée. Je perdais complètement la maîtrise de ma main. Ma main se mit à trembler sans cesse. Impossible de tracer un seul trait. Inquiet, j'arrêtais aussitôt le dessin. J'étais étourdi, désarçonné, les larmes aux yeux, je me demandais ce qui allait m'arriver. Deux semaines s'étaient écoulées sans que je touche au pinceau. Je m'efforçais de reprendre mes esprits et de coordonner, en forçant sur la concentration, le geste et l'intention. Malgré tous mes efforts, le phénomène de discordance persistait. Un mois, jour pour jour, s'était écoulé ainsi. Cela devenait alarmant ! J'en vins à craindre d'être dans l'incapacité de dessiner à cause de ce trouble inexpliqué de coordination de mes mouvements. Je me résignais à ne plus penser au dessin dans l'espoir de retrouver un jour mon équilibre.

Et comment cette "panne" a-t-elle pris fin ?

Après 22 mois d'isolement, je suis revenu parmi mes amis "co-disparus". Au fil du temps, j'ai commencé à retrouver la fluidité du geste que j'avais cru perdu à tout jamais. Un matin, alors que j'étais sur le point de finir un dessin, le Gorille s'était introduit dans l'enceinte de la cour pour nous ouvrir. C'était raté, je dus tout arrêter jusqu'au lendemain. Mes croquis s'amélioraient de jour en jour. Au bout d'une semaine, je maniais le pinceau avec une certaine dextérité. À mon premier dessin réussi, j'ai sauté de joie.

Quelle a été la réaction de vos codétenus ?

L'un d'entre eux, Abderrahmane, s'est proposé comme assistant technique. Pendant que je dessinais, il s'agenouillait à côté de moi sur le sol. Immobile, attentif, il suivait chaque geste des yeux, du début jusqu'à la fin. Puis, il me donnait de précieux conseils, que je prenais en compte le lendemain. Quelques semaines plus tard, nous nous concertâmes tous les deux pour une série de portraits. Dans ma solitude passée, je n'avais pensé à aucun visage, excepté celui de ma bien-aimée. Je me suis donc mis à la besogne en pensant à elle. À mesure que les traits du portrait apparaissaient, je vis le visage d'Abderrahmane s'illuminer peu à peu, comme s'il revoyait un être cher car il la connaissait. Dessiner me redonnait confiance.
Plus tard, mes camarades allaient me servir de modèles : tantôt c'était Errahoui, tantôt Moulay Driss ou encore Lahbib. Les jours passaient relativement plus vite que de coutume. En cette période, j'en venais presque à oublier nos geôliers.

Quand avez-vous commencé votre carrière de dessinateur professionnel ?

Ce n'est qu'après ma libération, survenue, le 31 décembre 1984, que je me suis mis à dessiner avec des crayons et du papier. Puis j'ai entamé une expérience de peinture à l'huile sur toile qui m'a servi de support pour dénoncer les graves violations des droits humains au Maroc. Toujours autodidacte, j'ai commencé à m'intéresser à la BD. Et ce fut mon premier album Les Sarcophages du Complexe pour reconstituer les faits de mon séjour au "Complexe" de Rabat, un lieu de détention où j'ai passé 18 mois les yeux bandés et les mains menottées. Les Sarcophages du Complexe est une autobiographie, que j'ai réalisée en BD afin de montrer par la force de l'image les conditions réelles de la disparition forcée.

Une sorte de défi ?

Oui, les forces de la répression avaient voulu m'anéantir, éteindre en moi toute lueur de culture, de savoir et d'humanisme, j'en suis sorti plus fort et consolidé par la passion que j'avais forgée dans les pires conditions de ma disparition forcée dans les geôles du régime de Hassan II. C'est en quelque sorte ma revanche sur mes tortionnaires ! J'ai voulu que cet art, cette passion qui s'est révélée en moi dans ces conditions, soit et demeure une arme pour combattre toute injustice, pour combattre l'oubli, pour briser le silence et la complicité. Je revendique le parti pris de toute création de quelque genre que ce soit.

Qu'en est-il de votre seconde BD sur l'émir Abdelkrim ?

L'Histoire du héros du Rif, dont je suis originaire, a été, pour des raisons politiques, occultée durant presque un siècle. Pour moi, cette partie de l'histoire de notre pays a été effacée, falsifiée et surtout reniée par le pouvoir en place. On a voulu faire disparaître cette histoire, effacer la mémoire de notre peuple. Je le dis avec beaucoup de modestie. C'est à nous de faire revivre cette histoire afin de sauvegarder la mémoire de notre peuple.


C'est également une leçon que vous avez tirée de votre emprisonnement ?

Oui, pendant notre disparition forcée, privés de lecture et d'écriture, nous avions mis en place un programme oral pour lutter contre ce que nous avions appelé à l'époque la lutte contre l'érosion de l'oubli. Pour conserver notre savoir nous ressassions, chaque nuit avant de nous endormir, nos connaissances. L'histoire de Abdelkrim faisait partie de ce stock d'histoires et de récits qui avaient germé dans mon cerveau et que je m'étais juré de réaliser en BD.

Comment se porte la BD marocaine ?

Par le passé, au Maroc, nous avions une tradition de BD. Je me souviens que ma génération a appris le français en lisant les albums de Blek le roc, les Kiwi, les Akim, les Capitaine Swing, les Mustang, les Zembla, les Rodéo et autres. On pouvait même louer des albums pour quelques centimes ou les acheter à bon marché dans des quartiers populaires. Mais cette tradition a tendance à disparaître. On ne trouve plus ces précieux albums ! C'est bien dommage. Il est vrai que le fossé de la crise de la lecture en général s'accroît de plus en plus, mais la BD embryonnaire au Maroc souffre doublement de cette crise du manque de lecteurs.

Y a-t-il d'autres obstacles, disons plus administratifs ?

D'une part si le prix exorbitant de la publication d'une BD, surtout en couleurs, en l'absence de toute subvention ou aide étatique n'encourage guère les éditeurs à s'y aventurer, la distribution, quant à elle, transformée en guillotine, finit par l'achever. Les 45 % relevés sur le prix couverture au profit de la société de distribution (SOCHEPRESS) ne laissent aucune marge pour en vivre, ni pour le bédéiste ni pour l'éditeur. En l'absence d'une certaine "discrimination positive" en faveur de la BD à peine émergente au Maroc, il est quasiment impossible de voir la BD prendre sa place dans un futur proche sur les rayons de nos librairies. Malheureusement, les institutions étatiques qui devraient jouer ce rôle d'encourager et de promouvoir le 9e art ont, hélas, et depuis longtemps, démissionné, surtout quand il s'agit d'une BD engagée qui parle vrai et dénonce. Nous ne sommes plus en face de la censure directe, crue, répressive de l'interdiction. Le nouveau visage de la "censure" peut porter différents voiles… pour obliger à courber l'échine et à accepter de plein gré de s'autocensurer.


Par Christophe Cassiau-Haurie -  Source de l'article Afribd