mercredi 17 juin 2015

Jeux vidéo. Peuples arabes, à vous de jouer !

Le 27 janvier, le président égyptien Mohamed Morsi a déclaré l'état d'urgence dans trois villes du canal de Suez. Le lendemain, jour anniversaire du début de l'insurrection de 2011, l'ambiance était tendue.


Le jeu : Knights of Glory فرسان المجد
Ce jour-là, j'ai rencontré dans un cybercafé du Caire huit jeunes Egyptiens qui utilisaient des noms de code comme "Dragon cracheur de feu", "Le Fantôme" et "Hohoz". Ils étaient en train de recruter des hommes à Alexandrie et de choisir leurs chefs dans la capitale, en vue d'une attaque. Ces hommes n'appartiennent cependant pas à un groupe anarchiste. Ils sont les fans d'un nouveau ludiciel arabe intitulé Knights of Glory [Chevaliers de gloire], un "jeu en ligne massivement multijoueur" [où un très grand nombre de personnes peuvent jouer simultanément, via Internet]. Son action se déroule aux VIIe et VIIIe siècles, pendant les conquêtes arabes. Il a été réalisé par une société appelée Falafel Games. Dans le monde arabe, les jeux vidéo sont un secteur en pleine expansion. Le marché pèse entre 1 et 2,6 milliards de dollars [de 770 millions à 2 milliards d'euros]. Le cabinet d'analyse Discover Digital Arabia (DDA) estime qu'un enfant saoudien dépense en moyenne 400 dollars en jeux vidéo chaque année.

Le roi de Jordanie en personne a été surpris en train de jouer à bord de son jet privé. Et Internet a contribué à doper le secteur. Selon DDA, 65 % des internautes saoudiens et 56 % des internautes égyptiens jouent à des jeux en ligne. Falafel Games n'est pas la seule société à courtiser le nouveau marché moyen-oriental. Dans la région, nombreux sont les concepteurs qui en avaient assez de jouer à des jeux [occidentaux] qui décrivent le monde arabe sans rien y connaître. Vince Ghossoub, l'un des fondateurs de Falafel Games, reproche à ces ludiciels de trop souvent montrer les Arabes "d'une façon très stéréotypée". Entre autres, la série Call of Duty a été particulièrement controversée. Le quatrième opus, intitulé Modern Warfare, s'est attiré les foudres des censeurs d'Arabie Saoudite et des Emirats arabes unis. Le but du jeu était de renverser Khaled Al-Asad, le tyran d'un pays pétrolier non nommé du Proche-Orient. Pour les concepteurs moyens orientaux, les jeux vidéo permettent de montrer la région sous un jour différent.

De fait, tous les adeptes de Knights of Glory à qui j'ai parlé conviennent que le jeu présente un "côté très arabe". Il n'a pourtant pas été créé au Caire, mais dans un petit bureau de Hangzhou, en Chine. C'est là que Vince Ghossoub et Radwan Kasmiya ont fondé Falafel. Ils dirigent une équipe de vingt personnes, pour la plupart des Chinois. Ghossoub se désigne luimême comme le "ministre des Affaires étrangères" de la société : il s'occupe du marketing et des activités commerciales. Kasmiya, le "ministre de l'Intérieur", est le chef de projet, ou main game designer. S'il existait un titre de père fondateur du jeu vidéo arabe, Kasmiya pourrait légitimement le revendiquer. Il a commencé à concevoir des ludiciels dès l'école primaire. En 1998, âgé de 25 ans, il a lancé Afkar Media, le premier studio de jeux vidéo arabes. Sans craindre la polémique : Under Ash (2001), considéré comme le premier jeu vidéo vraiment arabe, raconte l'histoire de la première Intifada palestinienne. Cela a donné des idées à plus d'un - le Hezbollah s'est essayé à concevoir un jeu vidéo intitulé Special Force en 2003. Kasmiya, quant à lui, a poursuivi avec Under Siege (2005), inspiré de la deuxième Intifada. Les joueurs doivent s'efforcer de sortir vivants de manifestations ou, dans d'autres niveaux, lutter contre des soldats israéliens - mais jamais des civils, souligne Kasmiya. "Certaines personnes disent que c'est de la propagande, d'autres des jeux documentaires", déclare-t-il. Mais le camp dans lequel Kasmiya se situe est clair. Il m'explique que la série de jeux s'inspire des rapports de l'ONU et que, à ce titre, elle reflète la réalité. Gagner est impossible - quel que soit le personnage que vous choisissez, masculin ou féminin, vous mourez toujours à la fin. Après Under Siege, Kasmiya est passé à des jeux véhiculant un message. Quraish (2007) est un "labo de recherche historique" situé aux VIIe et VIIIe siècles, pendant les conquêtes arabes. Comme il s'agit d'une période controversée sur le plan religieux - correspondant à la montée de l'islam -, il lui a fallu des années pour obtenir l'aval de la censure saoudienne, et certains des choix accessibles au joueur ont dû être limités.

CHINA-entrepreneurship_knights17En général, la censure est un obstacle que tous les concepteurs de jeux du monde arabe doivent négocier. Falafel Games est né en 2008. Cela faisait déjà dix ans que Kasmiya concevait des jeux en Syrie quand le Libanais Ghossoub [qui étudiait alors en Chine] l'a contacté et lui a proposé de collaborer. Ils ne s'étaient jamais rencontrés, mais Ghossoub connaissait le travail de Kasmiya. "Avant la révolution, confie ce dernier, les temps étaient durs pour tout créateur [en Syrie]." Il a donc rejoint Ghossoub en Chine. 20 000 connexions par jour Knights of Glory, le gros succès de Falafel, a été conçu pour réunir des joueurs de tout le monde arabe. Ghossoub est fier que "tant de gens puissent nouer des liens sans tenir compte de leur nationalité". Dans une région où les médias subissent une censure sévère et où l'accès à l'information est souvent limité, ce jeu de stratégie offre une nouvelle façon d'interagir. Il attire 10 000 à 20 000 connexions uniques par jour depuis le Maroc jusqu'en Irak, et les chiffres vont croissant. Les joueurs les plus acharnés, environ 5 000 personnes, jouent en ligne en moyenne dix heures par jour, six jours par semaine. Chaque équipe se compose de seize joueurs qui communiquent par une fenêtre de discussion située en bas à gauche de l'écran. C'est là que tout se passe ou presque : on monte des plans, on renforce ses défenses... et on discute beaucoup de politique contemporaine. Ghossoub, lui-même passionné de Knights of Glory, confie que ses discussions avec les autres joueurs lui ont permis de prendre connaissance de certains événements rarement mentionnés dans les journaux ou à la télévision. Ghossoub et Kasmiya se sont donné pour mission ambitieuse d'encourager le sentiment panarabe depuis leur base chinoise. Ils comptent traduire leur jeu en ourdou et en farsi pour toucher un marché plus vaste dans le monde musulman et envisagent de créer un jeu sur le "printemps arabe".
Pour le moment, ils se concentrent sur le Proche-Orient plutôt que de viser les marchés plus rentables d'Occident et d'Extrême-Orient. Mais ils comptent bien créer un jour des jeux en anglais. La recette Falafel n'est pas la seule façon de faire un jeu vidéo arabe. En novembre 2012, j'ai rencontré dans un café de Londres Mahmoud Khasawneh et Candide Kirk, les PDG de Quirkat, une société de jeux vidéo jordanienne. Ils étaient venus discuter avec certains de leurs concepteurs basés au Royaume-Uni.
Fondé en 2004, Quirkat a connu un succès retentissant trois ans plus tard avec Arabian Lords, son premier jeu, qui est resté six semaines à la deuxième place des meilleures ventes de Virgin Megastore au Proche Orient. Depuis, la société a travaillé sur des jeux comme MENA Speed, une course automobile se déroulant au Caire, à Dubaï et à Koweït, et Moosiqar, dans lequel on joue du oud [instrument à cordes très répandu dans les pays arabes] sur des airs arabes.

Séduire un public mondial

La société tire son nom du quirkat, un jeu antique qui serait à l'origine du jeu de dames. Ce nom révèle l'objectif du studio : créer des jeux arabes destinés à séduire un public mondial. Il vient juste de sortir Pro Foosball, le premier jeu arabe distribué dans le monde entier et - encore plus important - publié par la multinationale Sony. "Nous avons vraiment dû nous battre contre l'idée que les sociétés arabes ne pouvaient qu'arabiser ou adapter des jeux venant de l'étranger, déclare Khasawneh. Nous avons dû lutter contre le préjugé selon lequel, si c'était fait sur place, c'était médiocre." Sony est désormais convaincu que Quirkat est capable de créer des jeux destinés à toute la planète depuis la Jordanie. Khasawneh s'empresse toutefois de faire remarquer que l'on peut viser un public mondial sans abandonner la coloration moyen-orientale. Les jeux qu'il conçoit décrivent le monde arabe de façon moderne. "Pas de tentes ni de dromadaires !" s'exclame-t-il. Falafel et Quirkat inspirent le respect au Moyen-Orient.

Alors que le secteur du jeu vidéo est rongé par le piratage, les joueurs semblent prêts à acheter en toute légalité les titres de ces sociétés. Kamiya qualifie cette attitude de "dignité numérique". La décennie actuelle est passionnante pour qui fait des jeux vidéo arabes. Il est certes encore difficile de produire et de publier un jeu entièrement dans le monde arabe, confie Candide Kirk, de Quirkat. Mais de nouvelles sociétés font leur apparition. Nezal, une entreprise d'Alexandrie, vient de terminer un jeu musical où un groupe de manifestants doit utiliser des rythmes pour vaincre la police puis Hosni Moubarak lui-même. Elle vient de recevoir 1 million de dollars d'Ideavelopers, une société de capitalrisque égyptienne, pour créer un nouveau jeu. D'après Candide Kirk, il faut garder un oeil sur l'industrie du jeu saoudienne. "Ils pensent vraiment en arabe. Ils coderaient en arabe s'ils le pouvaient." Les concepteurs de jeux arabes commencent enfin à se faire entendre des grandes sociétés internationales. Le français Ubisoft a des bureaux au Maroc et dans le Golfe, et le japonais Sony a fourni un soutien crucial aux jeux de Quirkat. "Avant, nous allions à des conférences spécialisées où il n'était question que de l'Amérique, de l'Europe et de l'Extrême-Orient. Nous étions obligés d'interroger : 'Et le bout de terre qui est au milieu ?' Maintenant, il n'est plus possible de l'ignorer." Les concepteurs de jeux vidéo du monde arabe pensent avoir beaucoup à apporter. Outre les décors et les personnages, le monde arabe possède une créativité unique. "Nous sommes l'une des cultures qui sait le mieux raconter des histoires", fait valoir Khasawneh.


Par Raphael Cormack - Source de l’article Courrier International
Article parue en mars 2013

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